Mes amis les policiers

Kinshasa, boulevard Lumumba, Limete, 1ère rue. Jeudi 3 avril 2008. Devant moi, brusquement à la hauteur du boulevard Sendwe, un policier sort de nulle part, bras en croix. Sous le feu de circulation qui fonctionne à ses heures perdues, deux de ses collègues guettent.

En principe, pour permettre aux véhicules venant de l’avenue de l’université de s’engager sur Lumumba, le policier ne devrait avoir que son seul bras droit tendu latéralement pour bloquer le passage sur la bande qui débouche sur le boulevard Sendwe. Donc, logiquement,  ça devrait continuer à rouler normalement à droite sur le prolongement de Lumumba. Mais les bras en croix du policier et l’expectative de ses collègues sous le feu ne me disent rien de bon.

Pendant quelques fractions de secondes, je fais face à un dilemme : m’arrêter ou continuer ? Si je m’arrête, ils peuvent m’interpeller pour obstruction ; et si je continue, ils risquent de me faire observer les bras en croix de l’officier. Je me suis déjà fait pendre, deux fois,  au même endroit, dans les mêmes circonstances. La première fois, pour avoir respecté les bras en croix du policier ; la seconde pour avoir continué à rouler. Cette fois-ci, comme je ne tiens pas à payer à ces dignes agents de l’ordre leur café matinal, je fonce et assure quand même en actionnant mon clignotant droit.

Peine perdue. Avec une rapidité à faire pâlir de jalousie un champion de course, les deux policiers sous le feu sautent sur la chaussée et m’intiment l’ordre de m’arrêter. Je freine, parque sur le trottoir et descends. Ils me demandent le permis de conduire en Lingala. Je le leur donne en leur demandant, en français, pour leur compliquer la tâche, ce qu’ils me reprochent. Sentencieuse, l’infraction tombe : ‘‘clignotant sur un passage continu’’. S’ils ne mettaient pas en retard, j’aurais rigolé avec eux un bon goût.

Je leur rappelle les deux fois d’avant où ils m’avaient pincé. Les braves me rétorquent qu’ils ne me connaissent pas, mais qu’ils font plutôt leur boulot, sans plus. Et comme toujours, il y a un gentil et un méchant. Le ‘‘méchant’’ a mon permis et feint de m’oublier et de parler au téléphone. Le ‘‘gentil’’ me rassure qu’avec juste ‘‘un petit rien’’ de ma part, il va convaincre son collègue à me remettre le permis.

Sachant d’expérience qu’invoquer un code de route qui s’interprète à la tête du client et selon le ‘‘bon’’ jugement du seul policier ne me ferait que perdre davantage de temps, je rentre au véhicule, je sors le téléphone et commence à former un numéro. La communication du ‘‘méchant’’ s’arrête curieusement tout net. Il me tend le permis en me reprochant : ‘‘Vous n’allez pas déranger le colonel pour si peu!’’.

C’est à mon tour de perdre la mémoire : ‘‘Quel colonel ?’’. Aussitôt je deviens le gros méchant : ‘‘Motema mabe, akabaka te’’ (méchant, radin) me lance l’un ; ‘‘Trafic d’influence’’, renchérit l’autre.

J’ai du mal à comprendre le fonctionnement de ces policiers. ‘‘Normalement’’, un ‘‘bon’’ policier n’arrête pas deux fois la même personne. La première fois, quelque en soit l’issue, suffit pour fraterniser. Il est aussi bien loin ‘‘le bon vieux temps’’ où le policier faisait d’abord un salut impeccable à l’automobiliste avant de le rançonner.

Anthony Katombe