Kabila-Bemba : c’est pas moi non plus.

Anthony Katombe

Kinshasa, dimanche 20 août 2006 21.30’. Les congolais attendent depuis plus d’une heure l’annonce, par la CEI, des résultats provisoires de l’élection présidentielle du 30 juillet 2006. La CCTV, une chaîne de télévision appartenant à Monsieur Bemba, informe l’opinion qu’elle n’est pas en mesure de présenter normalement son programme car elle est attaquée par les éléments de la GSSP, la garde personnelle de Monsieur Kabila.

Monsieur Yves Kisombe, secrétaire national MLC à la communication, contacté par l’auteur, confirme l’information livrée par la CCTV et condamne cette attaque des bureaux du MLC par les éléments de la GSSP, laquelle attaque a causé, à ses dires, deux morts parmi la garde du Vice-président Bemba.   

Pourquoi la garde de Kabila devrait-elle attaquer le quartier général du MLC ? Existe-t-il un  lien entre cet incident et l’annonce des résultats de l’élection présidentielle ? D’une source de la CEI, proche du PPRD, il faut le dire, on apprend que le centre de presse de la CEI essuie des tirs nourris de la garde du MLC qui l’a encerclé depuis 19 heures. Information reprise par une des chaînes du réseau PPRD qui précise que Malu Malu est exfiltré et escorté par les éléments de la MONUC vers la RTNC, la radiotélévision ‘‘nationale’’ pour y rendre public les résultats.

Quand apparaît finalement Malu Malu à l’écran, sa mine ne rassure pas du tout les téléspectateurs. C’est la première fois en plus de trois ans que les congolais lisent, sur le visage de l’abbé président, un air grave, en lieu et place de son éternel sourire moqueur et suffisant. Quelque chose de grave doit lui être arrivé. Mais quoi ?

Après tout, qu’importe ! Malu Malu ne finit-il pas par confirmer le deuxième tour de l’élection présidentielle entre Kabila et Bemba ? Confirmation suivie d’un concert des casseroles, sifflets, acclamations et cris de joie d’une Kinshasa à qui politiciens, pasteurs, journalistes, diplomates et lèches bottes de tout poil, étrangers et congolais, prétendus fins analystes de la politique congolaise et exclusifs détenteurs de la révélation de la volonté de Dieu, avaient fait craindre pire.

Q’importe vraiment ? Lundi 21 août, la ville est paralysée. Les affrontements reprennent de plus belle, entre les troupes de Kabila et celles de Bemba, jusqu’à l’attaque à l’arme lourde sur la résidence privée du ‘‘chairman’’ qui recevait les ambassadeurs occidentaux. Mais que se passe-t-il ? Qui a ouvert les hostilités ?

Les deux camps jouent à ‘‘c’est pas moi non plus’’. ‘‘Bemba n’a pas accepté son maigre score. Il n’a fait que tenir sa promesse de mettre le pays à feu et à sang. La garde républicaine n’est intervenue que pour libérer ses deux éléments et les policiers de roulage enlevés par les troupes de Bemba ’’, lancent les milieux proches du PPRD ; ‘‘Kabila n’a pas toléré d’être contraint au deuxième tour. C’est pourquoi il a envoyé sa garde tirer sur le siège du parti’’, rétorquent l’entourage du ‘‘Muana Congo’’. Même la très informée Radio Okapi veut aussi savoir. M. Okala, porte-parole adjoint de la Monuc, ne sait répondre. Il faut, dit-il, mener une enquête pour tirer la situation au clair.

Dans ce pays, les congolais savent qu’il n’y a pas meilleur moyen de clôturer un dossier que d’ouvrir une enquête. Donc rideaux. Après tout, nous dit-on, la situation ne s’est-elle pas détendue ? Ce n’est pas le moment de jouer les alarmistes et les prophètes de malheur. Mais plutôt de développer un discours de tolérance et de paix pour préparer le deuxième tour en toute sérénité.   

En attendant, les chaînes de télévision CCTV et CKTV, la Radio RALIK, appartenant à Bemba, la Molière TV et RTMV, propriétés de M. NEMBALEMBA et du Pasteur Kuthino sont, aux dires de la HAM (Haute Autorité des Médias), qui, quand il s’agit des autres, ne se limite qu’à déplorer, illégalement réduites au silence par les services spéciaux de la police. Comme au bon vieux temps du son unique, le PPRD, à travers la RTNC et ses autres médias, donne sa version des faits à travers laquelle les méchants sont naturellement les autres.

Bel exercice de  démocratie dans ce Congo dit démocratique. Ça sera plus beau encore quand les médias MLC donneront demain la réplique. Les deux camps ne nous ont-il pas déjà habitués avec les injures contre les Kinois et la menace de mettre Kinshasa à feu et à sang, des propos prêtés aux uns par les autres et naturellement niés par les uns et les autres ?

Mais qui est le gagnant et qui est le perdant de ces affrontements ? Tous les camps ont perdu des hommes. Bemba a en plus perdu le matériel, dont un hélico. Mais Kabila semble avoir perdu le socle de son pouvoir : l’ouvert soutien occidental. Même si quelques médias belges continuent de faire du zèle de samouraïs défendant une forteresse tombée, la presse occidentale, dans sa majorité, s’est mise du côté des faits. Et le milieu politique belge observe, pour la première fois depuis plus de trois ans, un silence inhabituel et embarrassé.

Quant à la suite, on veut bien être positif, et même hyper positif. N’empêche qu’il reste tout de même assez de discernement pour comprendre qu’au moins l’un de deux camps n’a pas accepté le verdict des urnes, et que l’autre n’a pas voulu se laisser marcher sur les pieds. Mais qui est le bon et qui est le méchant ?

Allez savoir ! Avant la publication des résultats, les plénipotentiaires de la communauté internationale, la hiérarchie de la redoutable Eufor et les courtisans locaux qui se cachent sous couvert des titres religieux et d’ONG, croyant comme toujours avoir réponse à tout, lancent d’inopportuns appels au calme et des menaces des représailles à l’arme létale, en direction de paisibles populations de Kinshasa et du Kasaï, ces méchants d’avance désignés, car taxés de contestataires des résultats avant même que ceux-ci ne soient rendus publics.

Hier, on a stratégiquement écarté de la compétition, par toutes sortes de subterfuges, le Docteur Etienne Tshisekedi, ce leader historique de la lutte démocratique non violente. Il a été remplacé par des gens n’ayant comme seule expérience ‘‘politique’’ que d’avoir tué, pillé et violé pendant leurs rébellions, et démontré leur incapacité à réaliser complètement un seul objectif de la transition, une fois au gouvernement.

Juin 2005, les plénipotentiaires de la communauté internationale laissent leurs protégés violer la constitution en prolongeant automatiquement et illégalement la transition, après un bilan complaisant. Seulement depuis, avec la première personne du singulier ‘‘je’’ utilisée par Kabila dans son discours, les autres membres du gouvernement ne se sentent traités ni plus ni moins que comme de simples accompagnateurs. Le 1+4 a effectivement volé en éclats sans que les parrains s’en rendent compte. 

Il ne reste qu’à tricoter l’histoire d’anthropophagie contre les pygmées de Mambasa par les uns. La négation de la nationalité et le bradage du patrimoine minier par les autres. Par médias interposés, la guerre éclate.

Juin 2006, nouvelle violation de la constitution par une autre prolongation automatique avec la complicité active des plénipotentiaires de la communauté internationale. Au moins cette fois-ci, le gouvernement n’a pas énervé le peuple avec un bilan imaginaire. Mais tout de même, un membre du 1+4 se déclare seul détenteur d’un bilan à défendre. Il est présenté, entre autres, comme l’artisan de la paix et le champion de la lutte contre l’inflation réduite à 2 chiffres. Dans cette logique tropicalisée nous prêchée par la très civilisée communauté internationale, les autres ont certainement eu tort de n’avoir pas applaudi pour préserver la sérénité, non ?

30 Juillet 2006, des élections organisées dans des conditions de manque de transparence, de « consensualité » et de liberté sont imposées aux congolais qui y participent bien malgré eux mais en nombre colossal et avec, derrière la tête l’envie de sanctionner tout ce foutoir qui dure depuis trop longtemps.

Les concertations réclamées pour requalifier et crédibiliser le processus ont été récusées par une seule composante avec le soutien des plénipotentiaires de la communauté internationale pour lesquels, tant que le camp des ‘‘bons’’ donnait l’impression d’avoir toutes les faveurs des pronostics d’une élection taillée sur mesure, tout allait bien comme dans le meilleure des Congo. À l’arrivée pourtant, il semblerait que le plan savamment ourdi n’ait pas marché comme prévu. Ceci expliquerait-il cela ?

Le pire est-il vraiment derrière les congolais comme les plénipotentiaires de l’internationale veulent le leur faire croire ? Comment leur donner raison quand à la place de la rationalité, ils préfèrent l’optimisme ? Comment participer à leur optimisme quand au lieu de parler d’évaluation et de qualification, ils égrènent des prouesses qui n’en sont pas le moins du monde ? La non réalisation des objectifs de la transition aussi clairs que la réunification et la pacification du pays, la réconciliation nationale et la formation d’une armée intégrée et républicaine est noyée dans les fanfaronneries d’une communauté internationale grisée par l’organisation plus que discutable d’une élection qui n’aurait dû logiquement être qu’un point d’achèvement d’un processus de normalisation de la vie politique du pays.      

Les congolais à qui on rabattait les oreilles avec un processus dit réussi de brassage des troupes, n’en croient pas leurs oreilles quand ils entendent les parrains du 1+4 reconnaître que les affrontements du 20 au 22 août sont le fait des milices privées de deux candidats à l’élection présidentielle. Par où a-t-on alors commencé le brassage quand les gardes des premiers responsables du pays sont des armées dans l’armée ? Avant les élections, le CIAT a appelé, en vain, au désarmement et au cantonnement des éléments non brassées, y compris la GSSP de Kabila. Mais on se rappelle bien la fin de non-recevoir à cette proposition, pour une fois pleine de bon sens de la part de la communauté internationale, que fit un des caciques du PPRD, Sieur Mova Sakani. L’on ne sera pas étonné que le CIAT renouvelle la même demande, avec la même mollesse, pour essuyer le même refus qui sera suivi des mêmes conséquences. 

On veut bien croire que tout ira mieux après le deuxième tour. Mais avec ces marches de protestation instrumentalisées au Katanga où des populations menacent de se retirer de la république en cas d’organisation du deuxième tour, comment se comportera demain le camp du candidat donné favori dans cette partie de la république otage des leaders aux relents sécessionnistes avérés ?

Hier, sur l’agenda international, le deuxième tour n’était pas à l’ordre du jour. Aussi le dispositif de répression était-il mis en place contre les protestations de la population civile. Il y a eu deuxième tour et les problèmes sont venus d’ailleurs. Est-on sûr que demain le vaincu sera celui qu’on attend ? Comment éviter au Congo la somalisation si demain comme hier les problèmes viennent de là où on ne les attend pas ? La question ne semble préoccuper personne de ces messieurs les dirigeants occidentaux qui ont réponse à tout.

De toutes les façons, quand la pleine mesure de l’échec occidental sera patente demain, les plénipotentiaires ne perdront pas complètement la face. Ne saluent-ils pas déjà l’immense exploit d’avoir organisé les premières élections dites libres, démocratiques, transparentes, inclusives et  crédibles, depuis plus de 40 ans dans un pays grand comme l’Europe occidentale, sans infrastructures routières ?

Ce qui a été, c’est ce qui sera. A l’heure des comptes, les plénipotentiaires refuseront leurs mécomptes et les ‘‘nouveaux espoirs congolais’’ rejetteront les décomptes. Aujourd’hui, même s’il faut déplorer quelques effets collatéraux, ils ont été assez sportifs pour régler entre eux  leurs comptes.

Et demain, alors que le glas sonnera pour de bon, seront-ils aussi assez fair-play pour ne pas faire passer le Congo à la caisse  régler l’addition d’une comédie meurtrière ?