Cher Mr. Ayad,

C'est avec beaucoup d'intérêt et d'attention que j'ai lu votre article paru dans Libération et intitulé comme cité en marge. Je tiens à souligner le caractère impartial que vous avez eu la décence et le professionnalisme d'adopter pour cet article sur la situation actuelle du processus de démocratisation en République Démocratique du Congo, mon pays. Cependant, je me dois aussi de vous faire quelques reproches, non pas sur la forme, mais plutôt sur le fond de cet article. Non pas que je veuille vous faire la leçon sur votre travail, mais il y a quelques points qui, me semble-t-il, n'ont pas été développés et approfondis comme il se devait. Par exemple, vous dites que c'est l'attente "depuis plus de quarante ans d'élections libres qui ont libéré les démons xénophobes..." Mais ceci n'est pas l'exacte vérité. Les Congolais ne sont pas xénophobes, du moins pas plus que n'importe quel autre peuple. Nous avons toujours accueillit sans problèmes nombre de nos corréligionnaires d'Afrique et même des gens venant de plus loin tels que libanais, pakistanais, indiens, etc. Et nous avons toujours vécu en bonne entente avec tous les étrangers qui sont sur notre sol. Il est donc faux et de parti prit que de mettre la demande légitime d'un peuple qui veut savoir qui est qui, et à qui il va confier sa destinée sur le compte de ce concept étrange de "congolité=xénophobie". Demander à ceux qui sollicitent notre plébiscite électoral qui ils sont, quels sont leurs parcours, est tout à fait normal et cela ce fait naturellement dans tous les pays du monde. S’il y a un soupçon de doute sur l'identité réelle d'une personne, il est normal qu'une demande de clarification soit posée. La congolité, ce n'est pas de la xénophobie. Un autre point que vous auriez du préciser porte sur les 4 millions de morts (d'autres sources disent 6 millions!!). En effet, vous auriez dû spécifier que les deux guerres qui ont causé ce massacre (génocide?) sont le fait de ceux qui dirigent le pays actuellement. Cette précision met en avant le caractère "électrique" et l'impossibilité d'aboutissement serein de la Transition car ce sont les belligérants de ces guerres qui se partagent le pouvoir avec le support de "commanditaires" externes. Or, nulle part au monde, on a vu de réussite démocratique lorsque l'on permet à des Seigneurs de Guerre de s'arroger le pouvoir. Regardez donc vers la Somalie pour être édifié. Vous nous parlez ensuite d'une "campagne qui se déroule dans un climat délétère" avec "vrais-faux complots, intimidations, procès, arrestations, diffamations, émeutes", mais vous ne précisez pas que toutes ces actions sont quasiment le fait d'une seule entité de l'attelage gouvernemental, à savoir le clan présidentiel. Votre silence là-dessus pourrait être perçu comme un parti prit en faveur de ce pouvoir. Pour ce qui est des propos des représentants de l'ONU et autres "parrains" du processus en cours au Congo-Kinshasa, vous ne souligner pas le côté autoritaire de leurs "conseils" sur le déroulement des opérations. Ils parlent d'apaisements mais, alors que la quasi-majorité des congolais et de la classe politique congolaise appellent à des concertations afin d'aplanir les difficultés à venir suite au dépassement du cadre légal de la période de transition qui devait s'achever au plus tard le 30 juin 2006 (après une prolongation déjà contestée de 12 mois), ces représentants de la Communauté Internationale refusent toute idée d'un dialogue inter-congolais sur la question de l'après 30 juin 2006 et du vide juridique y afférent au niveau de la gestion de l'Etat. Et en conséquence, ils confortent ainsi dans le refus de dialoguer pour apaiser le clan présidentiel qui est réfractaire à cette idée de concertation. Tout le monde le dit, les élections ne seront pas la panacée, la solution miracle qui permettra à cette nation qui à tant souffert depuis son indépendance. Mais les élections, dans une démocratie, sont l'expression du pouvoir du peuple. Or, pour les Congolais, il apparaît que ces élections, dans la manière dont elles sont préparées, ne serviront qu'à donner une légitimité de fait à des Seigneurs de guerre arrivés au pouvoir après avoir causé la mort atroce de millions de congolais. Vous citez le fait que "Les trois années de transition, au cours desquelles la plupart des anciennes factions ont siégé au gouvernement, n'ont pas restauré l'Etat. Le Congo n'a ni armée nationale digne de ce nom, ni police, ni justice, ni administration" sans préciser que ces points capitaux étaient des objectifs précis à réaliser avant les élections, objectifs assignés aux gouvernants issus de L'Accord Global Inclusif de Sun City et qui est à la base du cadre légal de la Transition. Au vu de cela, vous ou vos lecteurs pouvez-vous croire que le gouvernement qui sortira des urnes en novembre 2006 selon le calendrier de la Commission Electorale aura la compétence pour résoudre les problèmes de ce pays? J'en doute. Et nous sommes un nombre considérable de congolais à ne pas y coire. Quant à Mr. Tshisekedi, il est vrai qu'il jouit d'une popularité colossale dans tout le pays, pas seulement dans sa région d'origine. Mais il est faux de dire qu' "il est resté sourd aux appels de la communauté internationale" pour  avaliser le processus comme tel. En réalité, c'est plutôt l'inverse qui s'est produit. C'est la Communauté Internationale qui n'a pas voulu écouter ses analyses et accepter ses conclusions car il pointait trop d'incongruités dans cette Transition. Je ne suis pas un de ses partisans, mais la vérité est que s’il était sur les listes de candidats à la magistrature suprême, il gagnerait haut la main. Je terminerai par cette histoire d'origines et d'identité de l'actuel Président de la République, Mr. Joseph Kabila. Pour que vous puissiez mieux comprendre le désarroi dans lequel les Congolais sont plongés lorsque l'on évoque cette question, je vous demanderai de vous reporter aux premiers articles de votre consœur belge Colette Braeckman, considérée par beaucoup comme une spécialiste de la géopolitique de la région des Grands Lacs, sur Joseph Kabila. Lors de l'enterrement de Laurent Desiré Kabila, la restitution qu'elle fit dans un article disait que Joseph, "est un demi-Tutsi, par sa mère" et que cela "était un problème aux yeux des congolais" "à cause de l'agression du Rwanda ». Or, aujourd'hui, la même journaliste nous affirme que "Joseph Kabila est de père et de mère congolais"!!! Les Congolais ne sont-ils pas en droit de se demander et de demander où est la vérité? Est-ce vraiment cela que l'on appelle xénophobie? Fièvre xénophobe dites-vous? Moi je dirai plutôt fièvre patriotique et oui, un brin nationaliste! Mais après tout quoi de plus normal pour un peuple qui n'aspire qu'à la paix après avoir subi l'innommable de la part de troupes étrangères?

Je vous remercie et reste à votre disposition pour de futures discussions sur la République Démocratique du Congo.

Philippe Lomboto Liondjo,

Président du Groupe Bana Congo Section Suisse.